Compte rendu | Jardins et communautés

Compte rendu de l’atelier « Jardins et communautés » organisé par Rachel Bouvet (UQAM), Alain Cuerrier (Jardin botanique de Montréal), Laetitia de Coninck (Artiste), Stéphanie Posthumus (U.McGill) et Sugir Selliah (INRS). Montréal, 26-27-28 septembre 2025.

Rédigé par Sophie Archambault, étudiante au doctorat en Études Littéraires (UQAM) et membre de GRIVE.

Dans le jardin potager, on cultive à la fois les aliments et les relations. C’est un lieu de rencontres entre les humains et les plantes, bien sûr, mais aussi avec les communautés, les cultures et les savoirs. En effet, les jardins patiemment et soigneusement entretenus racontent les identités, entrelacent divers récits et font germer les solidarités au même rythme que les végétaux. C’est l’idée qui nous a guidés lors de l’atelier « Jardins et communautés », organisé par le GRIVE (Groupe de recherche interdisciplinaire sur le végétal et l’environnement) et tenu du 26 au 28 septembre 2025 à Montréal. Au fil de ces trois journées, nous avons eu l’occasion de parcourir plusieurs jardins urbains et d’échanger avec quelques-uns des jardiniers qui les cultivent afin d’aller non seulement à la rencontre des végétaux qui y prospèrent, mais aussi des histoires qui les entourent et des pratiques culturelles qui les façonnent.

Communauté, solidarité et sécurité alimentaire

Le vendredi 26 septembre, une quinzaine de membres du GRIVE se sont réunis au cœur du quartier Notre-Dame-de-Grâce pour visiter le premier jardin potager de cette fin de semaine bien remplie : le jardin St-Thomas. Les jardinières qui nous ont guidés dans sa découverte nous ont expliqué qu’il s’agit là d’un jardin collectif, un espace où les dix à douze personnes qui y travaillent prennent chaque décision ensemble, se divisent les tâches et se répartissent les récoltes de façon équitable. L’esprit de partage est donc central au Jardin St-Thomas, façonnant non seulement la dynamique du groupe, mais aussi leur relation au jardin. « C’est une communauté, travailler ici. On se sent accueilli », a-t-on pu entendre durant notre visite.

Tout en déambulant entre les betteraves, fraises, tomates, radis, aubergines, échalotes, calendules, pois sucrés, choux kale — et bien d’autres encore! —, nous avons été sensibilisés aux conditions favorables à la croissance de ces plantes, ainsi qu’à l’importance des rotations des cultures, indispensables pour préserver la vitalité du sol et limiter la propagation de certaines maladies chez les végétaux. Enfin, dans l’idée de participer à la communauté du jardin, nous avons mis la main à la pâte en accomplissant diverses tâches : cueillir des plantes, peindre un panneau décoratif, planter un mûrier, étendre des copeaux de bois dans les allées ou encore refaire les bordures de certaines parcelles.

Nous nous sommes ensuite déplacés au Dépôt – Centre communautaire d’alimentation, où nous avons eu la chance de rencontrer Kristen Perry, responsable en agriculture urbaine. Elle nous a présenté la mission du Centre, qui coordonne seize jardins urbains dans Notre-Dame-de-Grâce et dont les récoltes permettent d’aider environ deux mille familles grâce à la distribution de paniers d’aliments. Leur mot d’ordre : cultiver, cuisiner, partager et mobiliser la communauté dans le but de mettre fin à l’insécurité alimentaire. Après avoir visité deux de leurs jardins scolaires, qui visent à enseigner la culture alimentaire et les techniques de jardinage aux élèves et à leur famille, nous avons terminé la journée au Jardin Cantaloup – le plus vieux jardin urbain au Québec –où nous avons partagé un dîner bien mérité.

Le Jardin Cantaloup se divise en deux parties adjacentes : une section collective, dont le fonctionnement s’apparente à celui du Jardin St-Thomas, et une section communautaire, dans laquelle chaque jardinier cultive son propre jardinet. Dès notre arrivée, la grande diversité de fleurs, de fruits, de légumes et de fines herbes nous a immédiatement plongés dans une atmosphère sensorielle. En parcourant le jardin, il s’agissait avant tout d’entrer en relation avec les végétaux par l’entremise du corps, en sentant, goûtant et touchant les plantes qui se présentaient à nous, parfois même en fermant les yeux pour laisser ces sens se décupler. Dans ce jardin potager, où le corps s’ouvre pour entrer en communion avec une nature nourricière, il n’est donc pas étonnant que la solidarité naisse spontanément. En effet, les jardiniers partagent leurs savoirs, leurs techniques, leurs semences ainsi que leur bonne humeur, et créent ainsi un véritable climat de communauté.

La journée s’est conclue par une discussion animée par Kristen Perry, au cours de laquelle nous avons réfléchi à la nécessité de tendre vers la justice alimentaire. Alors que la sécurité alimentaire concerne avant tout l’accès à des aliments de qualité, et que la souveraineté alimentaire renvoie à la liberté de choisir une alimentation qui reflète notre identité et nos valeurs, la justice alimentaire s’inscrit, quant à elle, dans une perspective systémique et éthique. Elle implique que toutes les étapes du système alimentaire (de la production à la distribution, jusqu’à l’achat) soient repensées de manière à respecter à la fois l’environnement et les communautés humaines, sans exploitation ni injustice.

Enfin, Sheryl Shore, responsable des jardins St-Thomas et Cantaloup qui nous ont accompagnés tout au long de la journée, a proposé une sympathique activité de clôture, soit la fabrication d’un baume à lèvres naturel, réalisé à partir de calendules séchées du jardin, d’huile d’amande, de beurre de karité et d’huile essentielle de pamplemousse ou de lavande, au choix!

Le jardin urbain multiethnique : diversité des cultures et des récits identitaires

Après une bonne nuit de sommeil, nous nous sommes retrouvés le samedi 27 septembre du côté est de Saint-Michel, un secteur précaire et défavorisé de Montréal, où se côtoient des habitants de Villeray, Saint-Léonard, Parc-Extension et Montréal-Nord. C’est là, dans ce quartier foncièrement multiculturel, que Sugir Selliah nous a fait la présentation et l’historique du jardin communautaire multiethnique dont elle est la responsable, Le Goupiller. À l’origine, ce dernier se trouvait à l’intersection de la 54e Rue et de la 24e Avenue, juste devant une centrale hydroélectrique qui constituait déjà une importante nuisance visuelle et sonore pour les habitants et les jardiniers. C’est alors qu’Hydro-Québec a décidé d’agrandir cette centrale. Une consultation publique a été organisée, mais sans réellement impliquer les résidents, et encore moins les jardiniers, dont la majorité ignorait même l’existence du projet. Ce qui devait arriver arriva donc : la centrale a été agrandie et Le Goupiller a dû être relocalisé en face du boulevard Pie-IX, malgré les nombreuses contestations et négociations entreprises avec dévouement par Sugir Selliah.

Si les plantes révèlent les inégalités sociopolitiques dont sont victimes les Michelois, ils mettent aussi en lumière l’intensité du lien qui unit les jardiniers à leurs jardinets. Car ce que ces personnes ont réellement perdu par la relocalisation du Goupiller, c’est surtout un fort attachement à ce lieu qui, pour bon nombre de ces jardiniers issus de l’immigration, permet de faire pousser des espèces végétales propres à leur culture, de préserver des traditions culinaires transmises de génération en génération et, ultimement, de trouver un remède au mal du pays.

C’est d’ailleurs ce que nous ont confirmé les six jardiniers rencontrés à l’emplacement actuel du Goupiller, qui nous ont fait l’honneur de nous parler avec passion, fierté et expertise de leur jardinet ainsi que de leurs récoltes. Parmi eux, deux jardiniers vietnamiens nous ont dit  cultiver plusieurs herbes pour leurs propriétés médicinales, notamment la menthe poisson, couramment utilisée dans la cuisine vietnamienne pour ses vertus digestives et immunitaires, ainsi que la gotu kola, une plante qu’ils préparent en tisane pour stimuler la mémoire et favoriser la circulation sanguine. Nous avons également pu constater la générosité des jardiniers, qui nous invitaient systématiquement à goûter aux fruits (ou plutôt aux légumes) de leur labeur, comme ce jardinier algérien qui nous a fait découvrir le chardon d’Espagne, une plante traditionnelle de son pays. Une jardinière haïtienne nous a quant à elle mentionné que Le Goupiller lui donne la chance de faire pousser du lalo, une plante essentielle dans sa culture, ce qui l’a amenée à se confier sur la relation qu’elle entretient avec le jardin. « Ici, je me sens chez moi », nous a-t-elle révélé. Notre groupe a d’ailleurs été impressionné par le pouvoir rassembleur du lalo, cette plante qui s’est fait une place non seulement dans le jardinet d’un jardinier zambien, dont les traditions culinaires prônent aussi énormément l’usage de ce végétal, mais également dans celui d’un jardinier cambodgien, qui était simplement intrigué par sa popularité. Il semble donc qu’à travers le lalo se créent des rencontres entre les humains, mais aussi entre les cultures.

Après avoir longuement flâné à travers toutes les richesses du jardin Le Goupiller, Hamidou Maïga, propriétaire d’Hamidou Horticulture, est venu nous partager sa passion pour la culture de plantes ethniques et locales. En nous faisant découvrir des végétaux venus de diverses cultures et pouvant néanmoins pousser à Montréal grâce à des serres ou des savoirs horticoles particuliers, Hamidou nous a définitivement convaincus que le jardinage a le pouvoir de reconnecter les personnes issues de l’immigration  à leurs traditions culinaires, médicinales, rituelles et bien plus encore. C’est dans ce cadre que nous avons appris à mieux connaître, entre autres, l’aubergine africaine, beaucoup plus amère que la variété couramment consommée en Occident, ainsi que l’arachide, la citronnelle africaine, le basilic sacré et le fameux lalo. À cet effet, Hamidou recommande vivement de désigner ce dernier selon son appellation latine, tant il voyage d’une culture à l’autre en changeant de nom : ainsi, le lalo, le fakoye ou la corète désignent tous, en réalité, une seule et même plante, le Corchorus olitorius!

Nous avons par la suite été accueillis dans le magnifique jardin de l’Espace Jeunesse en Marche, où nous avons dégusté un délicieux souper créole tout en écoutant des lectures de textes géopoétiques sur le thème du jardin, organisées par La Traversée. C’est ainsi, baignés dans la lumière du crépuscule, que nous avons achevé notre deuxième journée d’atelier, portés que nous étions par les mots de Roxanne Lajoie, Laetitia de Coninck, Chloë Rolland, Christophe Condello, Simon Van Vliet, Rachel Bouvet et Ariane Caouette.

Le Jardin botanique de Montréal

C’est au Jardin botanique de Montréal que s’est déroulé notre dimanche 28 septembre, soit notre troisième et dernière journée d’atelier. Nous étions assurément entre bonnes mains : celles d’Isabelle Paquin, horticultrice au Jardin botanique et responsable du Jardin nourricier, qui manie la terre et les semences depuis de nombreuses années. À ses côtés, nous avons visité le Jardin nourricier, créé en 1937 par l’horticulteur et architecte paysagiste Henry Teuscher, où poussent encore aujourd’hui sensiblement les mêmes plantes qu’à l’époque. Désirant mettre en valeur la diversité des plantes alimentaires et utilitaires provenant des quatre coins du monde, le Jardin nourricier est divisé en plusieurs potagers culturels ‒ ceux de l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Afrique ‒ où plus de 400 espèces botaniques sont représentées. Or, si le Jardin nourricier promeut la richesse des cultures et leurs relations aux différents végétaux, il cherche avant tout à émerveiller le public et à susciter la curiosité face aux plantes. C’est pourquoi la dimension ornementale de l’aménagement du Jardin nourricier occupe une place essentielle, non seulement pour son aspect esthétique, mais aussi pour répondre à une volonté d’identification botanique. En effet, il ne faut pas oublier que le Jardin botanique de Montréal compte parmi les plus importants au monde, tant pour la recherche que pour l’éducation. Ainsi, là où les jardins collectifs et communautaires que nous avons visités lors des précédents jours se distinguent par leur caractère plus sauvage et foisonnant, le Jardin nourricier se reconnaît quant à lui à son allure ordonnée, presque muséale, qui sert autant la beauté du lieu que sa mission scientifique et éducative.

            Accompagnés d’Isabelle Paquin, nous avons, tout au long de la visite, découvert les propriétés des plantes, les usages et les histoires qu’elles portent. C’est ainsi que nous nous sommes familiarisés, entre autres, avec le gingembre myōga, qui vient tout droit du Japon et dont le bouton floral est mariné avant d’être mangé, la brède mafane, une plante d’Amérique latine qui provoque une surprenante sensation anesthésiante en bouche, ainsi que le poivre noir, dont les feuilles auraient, selon une légende, servi à accueillir l’Enfant Jésus lors de sa naissance. On peut également dire que la visite du Jardin nourricier a constitué la parfaite prémisse à notre dîner, puisque nous avons eu la chance de goûter à de nombreuses plantes nourricières. Piments et tomates de toutes sortes, tamarillos nains, graines d’amarantes, plantes herbacées telles que la réglisse ou le stévia… nous nous sommes laissés porter par toutes ces saveurs, parfois familières, parfois inattendues, et ce, pour notre plus grand bonheur, ainsi que celui de nos papilles.

Notre véritable dîner nous attendait toutefois à l’IRBV (Institut de recherche en biologie végétale), où nous avons dégusté un repas concocté à partir des récoltes du Jardin nourricier tout en prenant un moment pour revenir sur ces trois journées d’atelier. De nos échanges, c’est avant tout le pouvoir ‒ autant matériel que symbolique ‒ des végétaux qui s’est dégagé. En plus de leur capacité remarquable à jouer le rôle de médiateurs entre les cultures, les communautés, les humains et les non humains, les plantes permettent de s’enraciner dans un nouveau territoire tout en préservant la mémoire du pays natal. Elles éveillent les sens, nourrissent à la fois l’intimité et la collectivité, et valorisent les jardiniers dans la transmission de leur culture et de leurs récits identitaires. En ce sens, les jardins inversent les rôles : nous, qui sommes des universitaires, des écrivains et des artistes, devenons les apprenants, tandis que les jardiniers deviennent les porteurs de savoir. Les plantes participent ainsi à une véritable déhiérarchisation des savoirs potagers, ce qui appelle ultimement à l’humilité et au dialogue.

            Tables rondes et conférences : le jardin urbain à l’honneur

Nous nous sommes alors déplacés dans l’amphithéâtre de l’IRBV afin d’écouter l’écrivaine Geneviève Boudreau nous parler de son livre Une abeille suffit. Carnet d’observation d’un jardin urbain. Animée par le biologiste et spécialiste des interactions plantes-insectes Yves Mauffette, la rencontre nous a permis de plonger dans le rapport intime qu’entretient Geneviève Boudreau avec son jardin potager, mais aussi et surtout avec les nombreuses abeilles qui y ont élu domicile. En effet, pour l’autrice, le jardin n’est pas complet si on n’y inclut pas les pollinisateurs. À travers son écriture, elle s’efforce ainsi de décentrer le regard, de changer d’échelle pour se placer à la hauteur de ces tout petits insectes, afin de mieux saisir le très grand, c’est-à-dire l’écosystème du jardin dans toute sa complexité, sa logique de cohabitation et de cocréation. Pour ce faire, elle identifie, nomme et tente de reconnaître les différentes espèces d’abeilles qui peuplent son jardin, certaines n’ayant même pas de nom vernaculaire. Si, comme le rappelle l’autrice, « il est facile de laisser disparaître ce qu’on ne peut nommer », ses mots cherchent d’autant plus à contrer l’insuffisance du langage pour rendre compte de l’existence de chaque espèce d’abeille qui contribue à la vitalité de son jardin. Une abeille suffit. Carnet d’observation d’un jardin urbain, c’est donc un acte de reconnaissance envers le vivant, une manière de penser le jardin qui permet peut-être ultimement de panser notre relation à la nature.

Ce fut par la suite au tour de Gabrielle Rondeau Leclerc de nous présenter son entreprise sociale, Le Réseau d’espaces verts éducatif et nourricier (REVE Nourricier). En proposant des services de verdissement urbain et d’aménagement nourricier éthique et écologique, Gabrielle Rondeau Leclerc souhaite, avec cet organisme, entrer en contact avec les communautés de Sherbrooke afin de créer des jardins à leur image. C’est en ce sens que le REVE nourricier a, entre autres, entrepris de revitaliser le jardin solidaire du parc Édouard-Boudreau, un espace où les récoltes appartiennent à tous. L’organisme a également aménagé une forêt nourricière à l’École primaire des Avenues et transformé le stationnement de la Basilique-Cathédrale Saint-Michel en mini-forêt urbaine, favorisant ainsi une meilleure infiltration de l’eau dans le sol et contribuant à réduire les risques d’inondations urbaines. Tous ces projets reposent sur l’implication citoyenne, car, comme nous l’a bien mentionné Gabrielle Rondeau Leclerc, sans la participation active des communautés à leurs propres initiatives, il ne peut y avoir d’habitation véritablement responsable du territoire.

Manger comme une plante : tel est le titre du projet auquel s’est consacrée l’artiste pluridisciplinaire Laetitia de Coninck durant trois semaines à l’été 2024 lors d’une résidence à La Pocatière. Elle nous a donc relaté comment elle s’est laissé inspirer par les plantes, cherchant ainsi à repenser nos façons de faire, de voir, de compagnonner et de cohabiter à travers une connaissance du territoire qui passe avant tout par l’alimentation. Son intention initiale, soit se nourrir uniquement des trois sœurs (maïs, courge et haricot), s’est vite heurtée à des limites nutritionnelles, la poussant à faire appel à la communauté. En collaborant avec un boulanger, un fromager et en mettant sur pied un système de troc, son projet a peu à peu instauré une économie créatrice de liens, fondée sur la réciprocité. Il s’agissait aussi, durant cette résidence, de renverser à la fois la logique capitaliste et le regard anthropocentrique, et de se rapprocher au plus près d’une manière d’être végétale. Laetitia de Coninck nous a donc raconté avoir ponctué son expérience de rencontres artistiques performatives, où trier des foins d’odeur dans le silence se voulait, par exemple, un moyen de déployer une esthétique non productiviste, relationnelle et sensible, centrée sur l’attention et la conscience du végétal et, plus largement, sur celle du vivant.

            Le jardin planétaire était à l’honneur lors de la présentation de Stéphanie Posthumus, professeure de littérature à McGill. En convoquant d’abord deux modèles théoriques, soit Michel Serres, qui propose un changement écologique sur le plan global, ainsi que Gilles Clément, qui appelle à faire le plus possible avec le végétal, la chercheuse s’est par la suite interrogée sur la nécessité de faire partie du monde végétal. En retraçant son propre parcours de vie, qui l’a menée du Niger à Montréal, elle nous a montré comment diverses plantes, telles que le maïs ou l’okra, ont façonné sa manière d’habiter et de penser le monde. Dispersées aux quatre coins du globe, ces plantes composent pour elle un véritable jardin planétaire, où germent à la fois son récit d’un lieu à l’autre, mais aussi d’un lien à l’autre.

La doctorante Sugir Selliah est ensuite venue nous présenter son projet de thèse en études urbaines, qui prend pour point d’ancrage l’un des jardins communautaires mis en lumière durant l’atelier : Le Goupiller. Situé dans le quartier multiculturel de Saint-Michel, ce jardin se distingue par sa double diversité, à la fois ethnique et végétale. Sugir Selliah nous a donc exposé son objet de recherche, qui est de révéler la richesse des liens, des savoirs et des pratiques culturelles liées aux plantes, tout en mettant en lumière la portée des contributions botaniques, matérielles et immatérielles, de divers groupes ethnoculturels en milieu urbain.

Le biologiste Alain Cuerrier est venu clore ce cycle de conférences en nous présentant un aperçu du rôle qu’ont joué les jardins botaniques à travers le monde, ainsi que l’importance qu’ils ont eue dans la circulation et la découverte des plantes. Il nous a révélé que les premiers jardins botaniques, comme celui de Padoue fondé en 1545, étaient en effet issus de la volonté de faire voyager les plantes et d’échanger des semences afin de mieux les connaître et d’enrichir la diversité végétale. Dans cette optique, à mesure que les plantes circulaient d’un pays à l’autre, plusieurs jardins portuaires ont été transformés en « jardins d’essai », servant à acclimater et à implanter de nouvelles espèces végétales dans des territoires étrangers. C’est ainsi qu’ont progressivement vu le jour des lieux consacrés à la préservation, à la diffusion et à l’étude des plantes, comme le Jardin botanique de Montréal, ce même lieu où nous avons pu, en nous laissant porter par les mots d’Alain Cuerrier, mesurer à quel point l’histoire des jardins botaniques est liée depuis des siècles avec celle des savoirs botaniques eux-mêmes.

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Le jardin potager est protéiforme. Collectif, il appelle à la coopération; communautaire, il se fait lieu d’ancrage et de rencontre; solidaire, il vise la sécurité alimentaire; botanique, il incarne un espace de savoir, de préservation et de transmission. Mais les gens qui le fréquentent sont tout aussi diversifiés. Ils y apportent leurs cultures, leurs origines, leurs savoirs, leurs gestes, leurs désirs. Certains y viennent pour apprendre, d’autres pour se nourrir, d’autres encore pour entrer en relation avec les plantes, avec les autres, avec soi-même. Dès lors, comment imaginer le jardin potager sans ceux qui le font germer? On ne le peut pas, et c’est peut-être là le plus bel apprentissage de cet atelier. Le jardin potager, plus que tout autre jardin, est intrinsèquement lié à son jardinier. Et ce n’est qu’ensemble qu’ils peuvent s’épanouir, en se nourrissant mutuellement.

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